Entretien: Julie Bertuccelli

Nous avons rencontré Julie Bertuccelli lors du Sheffield Doc/Fest qui nous a parlé de son film La Cour de Babel.

Pourquoi vous avez choisi cette école au lieu d’une autre?

D’abord j’ai en fait rencontré cette professeur, dans un peu le hasard. On m’avait demandé de faire partie du jury pour un festival de films scolaires, et elle est venue cette prof avec la classe qu’elle avait l’année d’avant, parce que chaque année elle fait des films dans cette classe, des documentaires – un projet pédagogique super, d’ailleurs, c’est très riche de faire un film avec une classe. C’est grâce à ça, voyant ces élèves, que j’ai découvert ces classes d’accueil. Cela m’a donné très envie de faire un film, d’aller passer un an dans une classe comme ça, aller voir le monde entier vivant ensemble dans une classe. Je croyais que c’était un sujet passionnant – plus qu’un sujet, c’était une utopie. De voir de près comment ça se passe, les relations, les discussions, les difficultés pour ces jeunes qui sont très mature mais qui ont vécu des choses hyper forts. Après je me suis dit « à la rentrée suivante, je vais aller voir toutes les classes d’accueil de Paris ou de banlieues et puis faire le choix après », et en fait je suis d’abord allé voir cette prof parce que j’avais son contacte et c’était tout près de chez moi et voilà. Et puis quand je suis allé voir sa classe avec ses nouveaux élèves, j’ai été tellement subjugué de la force et de l’énergie et de la variété, en plus, de leurs pays d’origine, et leurs histoires. J’ai vu aussi que cette prof, comme j’avais un peu pressenti, était vraiment formidable, très engagé, très à l’écoute, avec une distance et un tact et une intelligence des rapports humains vraiment magnifique. J’ai dit « pourquoi chercher ailleurs ? ».

Est-ce que vous vous intéressiez à l’école, l’enseignement, l’apprentissage avant de faire ce film ?

Oui ! J’ai trois enfants, j’étais moi-même à l’école, l’école m’a toujours passionné parce que c’est un lieu de – surtout l’école républicaine en France – un lieu de mixité, une école gratuite, pour tous, c’est formidable. Mais j’ai bien vu depuis des années les travers, ce qui ne va pas, ce qui devrait être. Ce qui parfois arrive – un peu comme les exceptions qui confirment la règle mais qui sont encourageant en même temps. C’est vrai que de montrer un modèle comme ça [une classe d’accueil], de lequel on peut s’inspirer pour les classes normales…c’est bien de montrer ce qu’ils font de positif – qui ne veut pas dire que tout est positif ! Mais que c’est possible. On peut le transformer !

C’est vrai que moi au départ je ne pensais pas à faire un film sur l’école, ma vision c’était d’aller voir ce que c’est de vivre ensemble – que c’est possible et que c’est riche. Cette richesse de l’étranger venu en France est vraiment un truc qu’il faut préserver parce que l’intégration ne marchera que si on accueille bien les gens. Eux ils ont qu’une envie, c’est d’arriver à s’intégrer, de travailler, de progresser. C’était ça mon curiosité de départ, mais finalement, c’est devenu un film qui dit quelque chose sur l’école républicaine, laïque, mais ce n’était pas non plus mon but premier.

Je veux bien rester sur ce point là – est-ce que votre avis sur l’école, sur l’éducation nationale, a changé ou évolué en faisant ce film ? Surtout au niveau de ses problèmes ?

Il n’a pas changé parce que ces problèmes là je les connaissais depuis longtemps, je les ai critiqué depuis longtemps. Depuis longtemps je me disais « c’est fou, l’école français ne s’inspire pas de tout ce qui se fait bien ». Tous les essais, même les écoles Montessori, la méthode Freinet et tout ça. On ne va pas voir ce qu’ils font bien, leur réussite, pour pouvoir transformer l’école. Ca, déjà, ça me rendait folle. Même dans autres pays, d’aller voir un peu ce qui se fait bien, s’en inspirer pour transformer. Ça n’a pas changé mon avis sur l’école, ça me l’a confirmé, mais avec une envie vraiment positive de montrer que c’est possible de faire mieux. L’école peut faire mieux, et j’ai envie d’être positive pour montrer, pour donner des idées, plutôt que juste critiquer.

Combien d’heures avez-vous filmé avec ces enfants ?

Je ne peux pas vous dire exactement le nombre d’heures parce que je ne sais même pas parce que ce n’est plus des cassettes, c’est des trucs digitaux ou on sait que des mégaoctets. Mais en gros je suis allée deux ou trois fois par semaine, alors peut-être une centaine d’heures.

J’ai filmé beaucoup des sorties, d’autres activités…mais bon, je ne voulais pas montrer tout par principe, je voulais mettre que les trucs qui étaient vraiment forts. Il faut toujours garder le meilleur. Dès qu’on a un principe un peu fort, on concentre sur un truc et on va plus loin que d’éparpiller dans plein choses. Je n’avais pas envie non plus de faire un film exhaustif sur ces classes d’accueil. Je cherche plutôt l’humaine derrière, tout ce qui se fait qu’on peut se projeter en eux, qu’on les comprend, qu’on les aime, qu’on peut mieux comprendre les difficultés des étrangers, que comment fonctionne une classe d’accueil. C’est vrai qu’on voit peu de cours de grammaire, des choses comme ca…évidemment ils ont fait plein, je suis allée les filmer de temps en temps, mais je voulais pas montrer comment ils apprennent français, ça serait chiant, ce n’est pas un film !

Le jeu de mots dans le titre, qui marche très bien en français, ne se traduise pas en anglais…

C’est très dommage ! Je ne pense pas qu’il y aura d’autre pays pu ça marchera, mais peut-être qu’il y a d’autre jeux de mots, peut-être avec ‘tour’ qui aura un sens avec l’école ou la communauté, on verra. Je n’ai pas encore réfléchis dans toutes les langues, je ne les connais pas !

C’est vrai que c’est un titre que j’ai eu beaucoup de mal à trouver. Je l’ai vraiment trouvé quelques jours avant qu’il fallait un titre pour le dossier de presse. J’ai cherché autour de ‘Babel’, mais comme il y a le film magnifique d’Iñárritu qui s’appelle Babel, je ne pouvais pas l’appeler comme ça. J’ai cherché autour de la tour de Babel, mais je n’ai pas trouvé, et puis on a mis d’autres noms pendant longtemps, ‘Entre deux mondes’ ou ‘Nous autres’, il y avait pas mal de titres. Finalement c’était un lapsus que j’ai fait en parlant à mon amour, j’ai dit « je veux tellement trouver un titre autour de la cour de Babel ! ». Je voulais dire tour ! Et voilà.

Est-ce que vous avez envie de retrouver ses enfants dans l’avenir, comme la série Up de Michael Apted, genre ‘Bac+’ ?

En France il a eu comme ça une série qui s’appelle Qui deviendront-ils ? ou chaque année ils filmaient une classe. C’est sûr que dans dix ans – je ne peux pas passer chaque année – j’aimerais savoir ce qu’ils sont devenus, c’est sûr. En même temps, c’est pour tous les documentaires que j’ai fait que j’aimerais faire ça. On a toujours envie de savoir ce qu’ils sont devenus les gens.

C’est vrai que sur eux spécialement…Peut-être en plus ça m’amènera peut-être de faire un tour du monde. Je verrai. Pourquoi pas, j’aimerais beaucoup. Je suis sûr qu’ils deviendront les gens passionnant, ça serait magnifique de les voir tous s’épanouir.

Finalement, est-ce que vous avez des conseils pour les gens qui veulent faire des films documentaires ?

Mes conseils, je n’en ai pas à part d’être soi-même et d’aller au bout de projet. C’est vrai que ce n’est pas facile. Je n’ai pas de recette. Moi-même je n’ai pas fait école de documentaire, j’ai appris sur le tas. Je n’avais pas envie de faire une école de cinéma – bon, j’avais un peu la chance que mon père était réalisateur, alors je voyais un peu de près comment ça se passait – peut-être j’avais peur aussi de rater les examens des grands écoles, je préférais de ne pas essayer. Mais tout est possible, on peut faire des grandes écoles comme la FEMIS, ou apprendre en tant que stagiaire et petit à petit faire son petit trou. Moi j’avais besoin de me sentir comme un poisson dans l’eau, de commencer par la petite porte et ne pas être tout de suite réalisateur ou scénariste, et j’étais pendant douze, treize ans assistant sur les longs métrages. J’ai eu la chance de travailler avec Krysztof Kieslowski, Bertrand Tavernier, avec Rithy Panh.

Petit à petit j’ai trouvé mon regard à moi. J’ai continué quand même mon travail d’assistant au début – et c’est un de mes conseils, faut pas non plus toute arrêter, parce qu’on attend pendant des mois de financement.

J’ai fait un premier film dans le cadre des Ateliers Varan à Paris – ce n’est pas vraiment une école, c’est un stage qui dure trois mois. On est subventionné quand on travaille déjà. Ils m’ont fait un premier documentaire. C’est vrai que c’est très important d’avoir une première carte de visite d’un film qu’on peut présenter dans les festivals de premier film. Quand j’ai vu que mes projets s’enchaînaient, j’arrêtais mon travail d’assistant – j’en pouvais plus d’être assistant.

Apres, il faut rester soi-même. Il n’y a pas une manière de faire un film, il faut trouver sa manière à soi. L’important est que ça vous ressemble, que c’est vous qui décidez les choses.

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