Entretien: Thierry Demaizière et Alban Teurlai

Nous avons rencontrés les réalisateurs du documentaire Relève – un très beau film sur la première saison que Benjamin Millepied a passé en tant que directeur de la danse du ballet de l’Opéra de Paris – lors de leur passage à Sheffield Doc/Fest.

Vous avez fait des portraits de plusieurs gens, des gens connus et inconnus. Qu’est-ce qui vous attire vers vos projets, et pourquoi cette fois Benjamin Millepied ?

TD : On a fait effectivement des personnalités aussi différentes que Karl Lagerfeld, des acteurs français comme Fabrice Luchini ou Vincent Lindon. On a fait aussi Thuram, qui est un grand joueur de foot. On fait des docs, des portraits. On est plutôt des portraitistes. Benjamin Millepied c’est plutôt lui et son équipe qui sont venus à nous, parce que Benjamin avait été frappé par Ballet 422, le film sur le New York City Ballet. C’était pour lui sa création la plus abouti, et sa première création en tant que directeur de la danse de l’Opéra de Paris. Il voulait donc une trace de ça.

AT : On ne fait pas des films d’enquête, ou d’investigation, on fait des portraits.  On va chercher chez les gens connus, mais on fait aussi les films sur ce qu’on appelle « des anonymes ». Ce qui nous intéresse à chaque fois c’est leur histoire et leur capacité de la raconter. Que ça soit une vedette ou pas une vedette …si on trouve quelqu’un qui a un parcours, une trajectoire exceptionnelle ou hors de commun, que l’histoire peut se raconter, ça nous intéresse.

Le titre Relève s’approche pour moi plutôt à ‘The Next Generation’ ou quelque chose comme ça mais en anglais c’est Reset – c’est vous qui avez choisi le titre ?

AT : On a choisi le titre en français et en anglais. On a choisi Reset – c’est vrai que ce n’est pas exactement Relève mais l’idée de Relève, c’était la relève parce que Millepied allait chercher des danseurs qui n’étaient pas des étoiles, que lui aussi faisait partie d’une sorte de relève parce que son arrive à l’Opéra était comme souffler un vent nouveau. Ce qu’il n’y a pas dans le mot relève mais dans reset est cette idée de…

TD : De mise à jour.

AT : Oui, l’idée qu’on met les choses à plat et qu’on redémarre. On relance la machine quoi.

TD : Il y a un petit cote de 2.0 aussi, avec Reset. Il y a un cote dans le film de 2.0, d’une nouvelle façon d’enregistrer le ballet, pour les danseurs en se filmant avec l’iPhone…c’est aussi une explication pourquoi on a choisi Reset en anglais.

Vous avez eu un accès incroyable à la compagnie et à Millepied lui-même. Est-ce que tout le monde était favorable, partant pour le film ? J’ai vu que c’était une co-production Opéra de Paris

TD : C’est obligatoire. On ne peut pas filmer l’opéra de Paris sans faire une co-production. D’un part les danseurs sont obéissant, donc quand Millepied leur a dit « il y a une équipe qui vient nous filmer », ils n’ont pas tellement des moyennes pour dire non. Aussi c’est l’une des révolutions qu’il a fait Millepied à l’opéra – il y avait très peu de caméras qui entré à l’opéra. L’opéra ne voulait pas qu’on sache comment ça se fabrique un ballet. Il voulait que les spectateurs regardent ca sans savoir les secrets de sa création. Millepied, qui est quelqu’un de moderne,  il a dit non, on va ouvrir le ballet et le palais aux caméras.

Ce que j’ai pris du film c’est que Millepied est très sympa. Est-ce qu’il est toujours aussi charmant ?

TD : Il n’est pas charmant avec sa secrétaire ! Il a deux choses Benjamin ; il est pressé, première chose, et il est dans un rapport très fort et juste avec ses danseurs. Il est très cool aussi, il s’énerve jamais.

C’est peut-être ça que je voulais dire – pas charmant mais cool. Il est à lèse.

TD : Oui, très. Il est très américain, il est très directeur en baskets. Quand il dit qu’il n’aime pas la hiérarchie chez les danseurs, ce n’est pas quelqu’un qui joue par force. Il joue par séduction et par le désir.

AT : C’est aussi à voir avec l’idée de la relève, ou de reset – certains qui ont vu le film nous ont dit que c’est aussi un film sur le management. Il y a une façon comme ça qui n’est pas du tout frontale, on ne l’a jamais vu piquer une colère. Ce qu’il a l’air d’être devant le camera, il l’a réellement. On l’a pas vu se modifier quand il était en off. Il est d’humeur égale. C’est quelqu’un qui manage un peu autrement.

TD : On ne voit pas la verticalité.

Le film est très beau. Est-ce que c’était un peu votre but de faire de votre film un objet d’art en soi ?

AT : Quand on a rencontré Benjamin, un de ses critères c’était ça, de nous dire « moi je suis prêt à faire un film avec vous mais je veux quand même qu’il ait un cachet moderne ». Il n’y a pas beaucoup de film sur l’Opéra de Paris mais il y avait un qui est remarquable et remarqué, c’est celui de Frederick Wiseman, qui était fait en 2009 [La danse]. Il est très classique, c’est des plans très posé, c’est très figé, c’est une écriture très lente. Wiseman c’est un maitre du documentaire, ça n’avait aucun intérêt qu’on passe derrière pour faire la même chose.

Il fallait qu’on se démarque. Pas se démarquer pour se démarquer mais il fallait qu’on fasse autre chose, sinon le film avait été fait, le film existait. On avait réellement envie de faire un film un peu plus actuel et contemporain, quelque chose de très soigne plastiquement parlant. Et après tout pousse à ça à l’Opéra ; les décors sont beau, les danseurs sont beau, les danseuses sont belles. On filme la création, on filme la jeunesse. Tout ce qu’il y a à filmer est beau. Ca amène et ça invite à traiter tout ça de façon un peu esthétique.

Est-ce que vous avez dû choisir entre filmer les gens et de filmer ce qui a autour des gens ? Il y a pas mal de chose à filmer à Palais Garnier mais vous suivez les gens. Est-ce que c’était une décision pris au début de suivre les gens pendant tout le film ?

TD: On n’écrit pas nos films avant de les faire, donc on s’adapte à ce qu’on découvre, à ce qu’on a filmé. On a assez vite essayé de trouver des danseurs qu’on voulait un peu plus suivre, dès le premier jour Virginia [l’assistante de Benjamin Millepied] a nous apparu comme un personnage à elle toute seule…mais c’est quand même un film où on court après Benjamin. On avait deux buts – raconter l’histoire de la création et  montrer aussi comment Benjamin, en tant que patron de l’Opéra, se débrouillait avec l’institution. C’était ça nos deux axes.

Dans le film on voit très vite fait Natalie Portman [la femme de Benjamin Millepied], et il y a un plan dans lequel on voit un danseur qui caresse une danseuse, mais on ne voit pas beaucoup de leurs vies privées. Est-ce que vous avez décidé de focaliser sur la danse ?

TD : Pour Portman on voulait absolument évacuer la question parce que Benjamin Millepied est plutôt présenté comme le mari de Natalie Portman : il est arrivé à l’Opéra de Paris et ce n’était pas un chorégraphe qui est arrivé, c’est le mari de Natalie Portman. Nous on voulait, dès le départ, de montrer que ce n’est pas le mari de Natalie Portman qui nous intéresse mais le chorégraphe. On la voit dans trois plans et après on la voit plus. Le film travail sur la création, on ne sort presque pas de l’Opéra. Les vies privées ne sont pas l’objet du film.

Je sais qu’il ne faut jamais parler des critiques avec des réalisateurs, mais je voulais avoir vos retours. Dans la critique de Variety il dit qu’on ne voit pas de difficulté dans le film, qu’on sait dès le début que Millepied va réussir son pari, qu’il n’y a pas vraiment de controverse. Qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que pour vous pendant le tournage c’était évident ?

AT : Déjà les critiques critiquent et les réalisateurs réalisent. Ce n’est pas une fiction, c’est un documentaire. On s’adapte à ce qu’il se passe. On ne va pas inventer des choses. Les difficultés, on a montré celles que Benjamin a dû surmonter. Je suis navré que ça ait déçu Variety, ils ont voulu d’autres qui n’existent pas mais ce n’est pas une fiction ! Il a quand même eu un préavis de grève jusqu’à trois jours de la première, il avait des danseurs qui se sont blessés. Il avait une partie de la administration qui était contre lui – c’est compliqué parce qu’on n’avait pas le droit de filmer les techniciens et même la côté bureaucratique, on a vraiment du s’inviter, on a pu assister à quelque réunions mais pas toutes. Il nous semble qu’on a fait le maximum pour essayer de montrer tout ça.

Est-ce que vous pouvez parler un peu de votre prochain film?

TD : Il s’appelle Rocco, c’est donc le portrait du hardeur du siècle, Rocco Siffredi, qui est connu surtout pour la taille de son sexe. C’est à la foi la dernière scène de Rocco Siffredi comme hardeur et une plongée dans le monde pornographique. Ce n’est pas un film qui retrace la carrière de Rocco, on a voulu essayer de comprendre comment Rocco Siffredi a été hardeur pendant trente alors que la moyenne de vie d’un hardeur c’est sept ans. On l’a regardé un peu comme un monstre sacré – on aurait pu avoir Mike Tyson en box. On savait qu’on avait une énigme. On a plutôt interrogé sa personnalité.

Vous allez prendre Rocco Siffredi comme point de départ pour parler du monde pornographique ou c’est vraiment un film sur lui?

TD : Non, c’est un portrait de lui et à travers lui une galerie des portraits des gens qui l’entourent : son cousin, son actrice préféré, sa femme, ses gosses. C’est le monde de Rocco.

Est-ce que vous avez des conseils pour les gens qui veulent faire des documentaires ?

TD : Ne suivre aucun conseil ! Quand on arrive dans ce milieu-là, on dit toujours qu’on n’est pas fait pour ça. Nous quand on a commencé on a dit qu’il n’y avait pas de place pour nous, et on a trouvé notre place. C’est une histoire de désir. Celui qui a envie d’aller faire des documentaires il tente sa chance et s’il est bon il arrivera.

AT : En plus les histoires sont partout, et les moyennes de production d’aujourd’hui…on peut faire un film avec un iPhone. On n’est même pas tenu par un budget ou une production. Il suffit simplement d’ouvrir un peu les yeux et les oreilles, et de filmer ce qu’il nous semble d’être une vraie histoire.

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